Amis Ardechois !!!
à Chomerac
à Chomerac
Accoudé à la machine à café, je regarde les derniers clients quitter le bar. C'est peu dire qu'ils traînent les pieds ces soiffards. Je suis obligé de gueuler pour qu'ils accélèrent le mouvement
mais c'est un peu comme si je pissais dans un violon. D'autant que Joël et Michel, bien calés contre le comptoir n'ont pas bougé d'un poil.
- Et tes potes, tu les sors pas ?
C'est ce grand con d'Antoine qui vient de causer, et au regard noir de Michel il comprend qu'il ne vaut mieux pas insister. Lorsque j'ai acheté ce bar, j'ai cru atteindre le paradis. Moi qui
étais un pilier des établissements du quartier, je passais enfin de l'autre côté du comptoir et on allait voir ce que l'on allait voir. Les amis m'ont aidé pour les travaux. J'ai décidé d'appeler
le bistrot, " Licence IV " ce qui est un fin jeu de mot entre la situation administrative du bar et l'argent qui m'a servi pour acheter ce local : Ma prime de licenciement. Quand ma boite a "
compressé " le personnel, j'ai cru devenir fou. Heureusement, avec les potes, nous nous sommes battus comme des chiffonniers et j'aime mieux vous dire que mon patron et ses larbins ont eu du mal
jusqu'au bout. Au final nous avons perdu, mais qu'aurions-nous pu faire de plus ? Les leaders syndicaux refusaient le passage à la violence pure et ont négocié une sortie honorable : des primes.
Avec Joël et Michel, licenciés comme moi, on a pris le fric mais on a fait le serment de venger cet affront. Depuis, deux ans ont passé et la gestion d'un bar au jour le jour s'est révélée plus
difficile que prévu. Le côté festif que je trouvais dans ce genre de lieu lorsque j'étais un client, s'est vite évanoui et j'ai dû subir le quotidien. Auparavant, le bar était ma maîtresse,
aujourd'hui c'est ma femme et tout est dit. Heureusement, mes potes passent régulièrement et nous refaisons encore et encore des plans de vengeance. C'est Joël surtout qui entretient les braises
de notre rancune, car il faut bien dire que Michel avec Camille et moi avec le bar nous avons d'autres priorités.
Enfin les derniers clients quittent les lieux et je ferme le rideau. Je repasse derrière le bar, baisse les lumières et m'approche de mes amis une bouteille à la main. Nous nous sourions en
silence, goûtant avec gourmandise cet instant comme suspendu dans la nuit. Ces réunions ont lieu en général une fois par mois et je dois bien avouer que j'attends ces moments avec impatience.
Vingt ans d'usine avec ces deux lascars, c'est quelque chose ! Tant de sueur, tant de larmes, tant de joie aussi, tant de luttes. Putain ce qu'on aimait ça. Si les syndicats nous avaient écoutés,
nous aurions fait grève tous les jours. Nous étions en guerre, pas moins. Notre haine était à la hauteur de notre colère. Au fil des ans, nous étions un peu à l'écart, chacun ayant peur de nous.
Pour notre bonheur nous étions des artisans hors pair et cela nous a protégés. Lorsque la direction a décidé de " réduire les coûts ", plus rien ne pouvait nous protéger et tant mieux dans un
sens, car je me voyais mal continuer à bosser sachant des amis à la rue. Ce sentiment, tout le monde ne l'avait pas et nous avons décidé de rappeler aux cadres et aux non-grévistes ce qui nous
était arrivé. Chaque mois, nous organisons une expédition punitive chez un de ces blaireaux. Nous n'avons commencé que depuis un an et pour l'instant n'avons tapé que les directeurs et les
cadres. ( Nous avons particulièrement soigné le directeur des ressources humaines. ) Aujourd'hui l'instant est grave : Notre prochaine cible est un ouvrier comme nous et nous avons quelques
scrupules.
- Bordel, mais c'est un jaune, un sale enculé qui a sauvé sa place en nous trahissant, vous n'allez pas vous dégonfler non ?
C'est Joël qui nous rappelle à l'ordre, mais nous sommes las, Michel et moi.
- A quoi ça rime tout ça ? Ils sont toujours aussi cons, ils n'ont même pas porté plainte, tu peux croire cela ?
Et Michel a raison, ils n'ont jamais averti la police, comme s'ils se sentaient fautifs et qu'il était raisonnable de payer. Il faut dire que ce putain de plan social a fait du bruit dans la
ville. Personne n'a oublié, la conscience ouvrière n'est pas une légende par ici, et même si tout le monde sait, personne ne parle, comme si la société avait une dette à notre encontre. Et c'est
vrai dans un sens, nous sommes des victimes.
- Plainte ou pas, ils ont besoin d'une leçon.
Joël me fait peur maintenant car je sais qu'il ne s'arrêtera plus. Je ressers une tournée et vais aux toilettes pendant que Joël commence à expliquer " la mission ". Pensif je m'essuie les mains
tout en regardant mes potes dans le coin du miroir. J'ai honte, mais je ne vois pas d'autres solutions.. Le combiné est glacé lorsque la voix se fait entendre :
- Police secours, j'écoute.
La pièce ressemble à celles que l'on voit à la télévision ou au cinéma, sale sombre et puante. Les flics m'ont laissé mes cigarettes, mais je suis trop mal pour en profiter. Sur le bureau trône
la fameuse lampe qui sert à éblouir le suspect. Jusqu'à maintenant, je n'ai pas eu droit à cet honneur.
- Raconte.
Le flic a les yeux globuleux et donne l'impression de s'ennuyer.
- J'ai déjà raconté à vos collègues.
- Je m'en fous, raconte encore, et arrête de nous prendre pour des cons.
- Mais je suis sérieux, c'est un accident.
J'ai crié ces derniers mots et la gifle me coupe le souffle. Le policier très calme allume une cigarette en prenant tout son temps avant de poursuivre d'une voix lasse très étudiée.
- Je suis dans la police depuis 30 ans et j'ai l'habitude des accidents crois-moi, alors t'as intérêt à me raconter comment tout cela est arrivé, parce que toi et ton pote, vous êtes mal
barrés.
Je baisse les yeux, comment lui expliquer ? Qu'est-ce qu'un vieux flic comme lui peut comprendre ? Je me demande ce que raconte Robert dans le bureau voisin.
Depuis longtemps, je pressentais que Robert allait m'attirer des emmerdements, c'était inévitable, mais comment me passer de lui ? A traîner comme je le faisais dans les bars de la Croix Rousse,
il était fatal, qu'un jour ou l'autre tout tourne mal.
J'ai une putain de migraine, mais n'ose pas demander de cachets.
J'ai rencontré Robert il y a quelques années lors d'une de ces bagarres d'ivrognes qui vous cimentent l'amitié pour toujours. De ce jour nous sommes devenus inséparables. Pas réellement amis,
mais de proches buveurs. Depuis le départ de ma femme et mon licenciement, ma vie partait en couilles, et seuls les bars de nuits m'apportaient un peu de cette chaleur factice qui m'aidait à
survivre. Je n'étais qu'une boule de haine. J'en voulais à la terre entière pour ma vie brisée et j'allais sans goût, sans buts et sans repères. Robert lui, vivait avec sa mère, et après le
souper, il descendait au bistrot, pour, comme il le disait, « ne pas se faire chier devant la télé comme tous les blaireaux ». En fait, il préférait se faire chier au bar et c'est là que je le
retrouvais. Vissés sur nos tabourets, nous enfilions les bières et les cigarettes, les tympans déchirés par la musique, échangeant quelques pensées profondes et tentant nos chances auprès de
clientes avenantes. Lorsqu'il n'y avait pas trop de monde, nous faisions une partie de fléchettes ou de 421. Hier soir d'ailleurs c'est ce que nous allions faire, car il n'y avait pas foule. Mais
Francis le patron est venu se caler dans notre coin pour discuter un peu. Francis on l'aime bien, il est cool. Il remet souvent sa tournée et ne nous jette jamais dehors. Il m'a même ramené chez
moi un soir de suralcoolisation. Entre deux bières, il nous a parlé de ses ennuis avec ses voisins du dessus, un couple de jeunes cadres dynamiques qui venaient d'acheter puisque c'est la mode
dans le coin.
- Ces jeunes merdeux se plaignent du bruit, je me demande pourquoi ils ont acheté ici.
L'œil de Robert s'est allumé.
- On va aller leur causer à ces connards.
- Laisse tomber, c'est mes oignons, je vais faire attention pendant quelque temps pour les calmer, j'ai l'habitude.
Le bar s'est rempli peu à peu et Francis nous a abandonnés. Quelques bières plus tard, alors que je louchais effrontément sur le décolleté de ma voisine, Robert m'a fait sursauter.
- On va aller causer à ces mauvais coucheurs.
- T'es pas loufe, à cette heure ?
- Ben quoi, c'est 22 heures, juste l'heure ou les casse-couilles téléphonent aux flics.
Avec un sourire canaille Robert a exhibé une espèce de carte barrée de bleu blanc rouge.
- C'est quoi ce truc ?
- C'est ma carte professionnelle, si je la montre vite, on dirait une carte de flics.
Je restais songeur, mais n'ayant jamais vu de carte de police je me gardais bien d'ergoter. Et puis je n'allais pas laisser Robert tout seul. Il avait raison, Francis avait besoin d'un coup de
main, et nous allions l'aider.
Nous sommes sortis discrètement et avons grimpé sans un mot à l'étage. J'allais parler, mais Robert avait déjà sonné. Le temps d'une microseconde, j'ai bien entrevu le sac d'embrouilles qui se
profilait à l'horizon, mais cela fut trop furtif. Une voix peureuse interrogeait derrière la porte.
- Qui c'est ?
- Police.
- La police, à cette heure ?
- Vous avez bien porté plainte pour tapage nocturne Monsieur Roussillon ?
L'homme avait entrouvert la porte.
- C'est exact.
- Nous devons constater, cela ne sera pas long.
J'étais admiratif devant l'aisance de Robert, mais lorsque la porte s'ouvrit, j'aurais aimé être au diable. Mon ami exhiba avec brio sa carte plastifiée et expliqua en entrant.
- Nous devons rendre compte d'une éventuelle nuisance. Si notre rapport est positif, une équipe de techniciens viendra mesurer le niveau exact de décibels.
Il avait sorti un petit carnet noir et un stylo. Le jeune cadre nous regardait de ses yeux ronds et effarés. La situation était plutôt drôle et je suivais tout cela comme un spectacle plutôt
agréable.
- Comprenez monsieur, que les experts ne se déplacent pas avec leur matériel à chaque appel.
Le dénommé Roussillon était complètement dépassé par les évènements et avait reculé devant l'assurance de Robert jusque dans le salon. Mon ami s'assit sur le canapé pour déclarer bonhomme.
- N'ayez aucune crainte, nous allons attendre quelques instants et faire notre rapport. Pouvez-vous éteindre la télévision ?
Le jeune homme la trentaine environ - s'exécuta sans un mot. Il était trop surpris pour réagir et je m'amusais de le voir si désorienté. Malgré son jeune âge, il était déjà bien dégarni, et son
allure guindée indiquait qu'il était déjà vieux. Trop sérieux pour traîner les bars, trop strict pour penser à autre chose que son travail. Ce devait être un bel emmerdeur dans son entreprise. De
l'espèce d'enculé que je hais cordialement, me surpris-je à penser. Si à l'entrée, il m'avait inspiré un peu de pitié, pour l'heure je le détaillais sans aucune tendresse. Derrière ses lunettes à
monture épaisse, ses yeux roulaient en tout sens.
- Qu'est-ce qu'il se passe chéri ?
La voix me fit sursauter, mais c'était de la rigolade par rapport au bond que je fis lorsqu'apparut sa propriétaire. Elle surgit dans le salon vêtue si l'on peut employer ce mot, d'une nuisette
scandaleuse, qui non seulement ne cachait rien, mais au contraire rehaussait ses formes généreuses. C'était une petite blonde potelée comme on aimerait en voir plus souvent, surtout dans cette
tenue. Par son entrée dans la pièce, elle nous offrit un spectacle adorable. En nous découvrant, elle poussa un petit cri vraiment très réussi et tournant les talons nous présenta un autre côté
de sa personnalité. Je dus m'asseoir tellement cette vision m'avait touché, et du coin de l'œil, je vis qu'il en était de même pour Robert. Je sus à cet instant qu'il nous fallait partir. Il y
avait dans les yeux de mon compagnon cette lueur dangereuse qui annonçait le drame. Pourtant je ne bougeais pas, encore sous le choc de cette apparition.
Robert se leva pour suivre la jeune femme en déclarant sans honte.
- Je dois vérifier les autres pièces. Et au jeune homme qui voulait le suivre.
- Restez avec mon collègue, je trouverais tout seul.
Là, c'est sur, cela partait mal. Mais je ne dis rien observant l'homme pour voir dans son attitude jusqu'où nous pourrions aller. Il n'y avait pas à s'inquiéter, il restait sans réactions, les
bras ballants avec l'air con qui lui allait si bien. J'aurais cru qu'il essayerait de téléphoner à la police, mais pas du tout, il regardait bêtement la porte par laquelle sa femme et Robert
venaient de disparaître. Puis son regard interrogateur se posa sur moi. Je levai les deux mains en signe d'apaisement.
- La routine, ne vous en faites pas.
J'aurais aimé boire quelque chose, mais je n'osais pas réclamer. Est-ce que des policiers en mission boivent chez les clients ?
Soudain la femme cria et son hurlement déchira l'atmosphère paisible du salon. Je bondis de mon siège pour me coller au jeune homme.
- Restez calme, ce n'est rien.
Mais le cri l'avait sorti de sa torpeur, il s'ébroua et fonça vers la porte. Je fus sur lui en une fraction de seconde et le séchai d'une manchette à la nuque. Il vacilla et me jeta un regard
d'incompréhension. Je le frappai violemment au visage et il s'effondra. Je me massai les poings tout en surveillant ma victime. Il avait vraiment une gueule de con et cela me rassura. Pour faire
bonne mesure, je lui balançai mon pied dans la tête. Cela eut le don de le calmer, comme quoi dans toute situation délicate, une franche discussion règle bien des problèmes. L'homme à terre
inanimé, je me précipitai vers le bar. J'avais la gorge sèche et me servit un whisky à la hauteur de l'évènement. C'est en voulant boire que je réalisais que je tremblais comme une feuille. Les
bruits qui me parvenaient de la chambre étaient sans équivoque. J'imaginais Robert et la femme et je mourrais d'envie de les rejoindre, mais l'homme au sol allait se réveiller. Un regard sur la
pièce me permit de découvrir l'objet qu'il me fallait. Dans l'âtre de la fausse cheminée je pris la pièce métallique dont j'ignore le nom, mais qui trouva sa place immédiatement au creux de ma
main. La peur et les cris m'excitaient. Un voile rouge tomba sur mes yeux et je frappai. Je n'étais plus moi-même, des années de frustrations, d'humiliations, de galère, de souffrances
remontaient en moi. Il fallait bien qu'un jour quelqu'un paye la note. Voilà, c'était lui. J'étais en nage et à mes pieds gisait un corps disloqué. Je bondis vers la chambre où je trouvai le
couple en pleine action. La jeune femme ne criait plus mais dans ses yeux je lisais l'horreur. Je tirai Robert à moi, mais il me repoussa violemment et son regard halluciné me fit peur. Je chutai
lourdement sur le sol et me mis à pleurer.
J'ai perdu conscience et c'est Robert qui m'a relevé.
- Je crois qu'ils n'emmerderont plus Francis.
Nous sommes partis, laissant la porte grande ouverte. Nous avons bu toute la nuit. Il nous fallait nous abrutir pour nous laver de ce cauchemar. Nous n'avons pas échangé un mot. Les flics n'ont
eu aucun mal à nous trouver, nous ne nous cachions pas.
Qu'est-ce que pourrait comprendre ce commissaire ?
J'allais entamer le troisième rappel, et j'avais l'impression que le concert n'était pas prêt de se terminer. L'ambiance était excellente et le public déchaîné. Il faut dire que ce petit bar
accroché aux pentes qui dominent la place des Terreaux était notre salle fétiche. C'est ici que nous avions débuté deux ans plus tôt. Ce soir, tous nos fidèles s'étaient donnés rendez-vous, et
l'alcool aidant, ils nous poussaient vraiment, à l'image des supporters de foot. Sans me vanter, ce soir j'ai chanté comme un Dieu. Tout a fonctionné, mon jeu de scène, mes cordes vocales et les
déhanchements de mon petit cul. Les cris et les gestes de l'assistance confirmaient mon impression. Dans un tel contexte, je trouve l'attitude de Bruno détestable. Je suis furieux contre lui.
D'accord, Bruno n'a jamais été un batteur de génie, mais ce soir il en a rajouté dans le ringard. Il a prit un malin plaisir à bousiller tous mes effets, frappant comme un sourd dans les moments
les plus inappropriés. Heureusement que Denis et Philippe les deux guitaristes ont assuré comme des bêtes. Dégoulinant de sueur j'entamais "Satisfaction", refoulant les pulsions de meurtre qui
montaient en moi chaque fois que mon regard tombait sur ce batteur de merde. Il ne perdait rien pour attendre. Chanter devant un public tel que celui de ce soir me procurait un plaisir proche de
celui que je ressentais avec une femme. Avec Marie par exemple, Marie la petite amie de Bruno, si vous voulez tout savoir. Etait elle obligée cette gourde de raconter nos extra à ce grand con?
Tout cela pour lui faire mal, qu'elle a dit. Bravo Marie, c'est réussi. Il a failli me tuer ce jour-là, mais on montait sur scène et il a dû la mettre en veilleuse. C'était au Printemps de
Bourges, un formidable tremplin, la chance de notre vie. Un gâchis, voilà ce qu'a été la chance de notre vie, personne n'a été bon, et tout cela à cause de moi. Mais ce soir c'est différend,
c'est un concert pour les amis les fidèles et pour nous. A la fin j'annoncerai notre séparation, une surprise pour tout le monde. Quoiqu'il me semble que Denis et Philippe se doutent de quelque
chose. De toute façon depuis Bourges, nous n'avons plus joué. J'évite courageusement Bruno, qui se répand partout en invectives à mon encontre. Pour l'instant les applaudissements me grisent et
je suis heureux. Je lève les bras pour obtenir le silence.
- Je voudrais tous vous remercier pour votre soutien et votre amour. (Clameurs et nouveau geste d'apaisement) Avec un petit rire j'ajoute :
- Vous venez d'assister à un concert historique, car c'est le dernier. Nous ne rejouerons plus jamais ensemble. Les gens me regardent surpris, comme s'ils n'avaient pas très bien compris le sens
de mes paroles. Je me tourne et désigne du doigt mon batteur préféré.
- En tout cas, plus jamais avec un musicien aussi mauvais que celui-là.
J'espérais une réaction et je ne fus pas déçu, Bruno à enjambé son matos et s'est jeté sur moi. Il y a eu des cris et des bruits divers, puis j'ai senti les coups. Pas longtemps, car des gens se
sont interposés, qui nous ont séparés. L'ambiance dans le bar était plutôt chaude vous pouvez me croire.
Quelques mois ont passé et avec mes deux guitaristes nous avons reformé un groupe. Philippe et Denis sont homosexuels, je ne risque pas de leur piquer leurs femmes. Depuis toujours c'est par les
femmes que sont venus tous mes ennuis, je ne sais pas les aimer. La musique n'arrange rien. Dans ce milieu factice et superficiel, ma petite notoriété m'a ouvert des horizons inespérés. J'ai
accumulé les conquêtes comme une revanche sur mon adolescence pavée de frustration. Mais depuis le départ de Bruno il me semble que j'ai mûri, je travaille mieux et surtout j'ai rencontré Camille
qui m'apporte enfin ce que j'attendais de l'amour. Une petite maison de disque s'intéresse à nous, elle a loué une salle dans le centre de Lyon pour notre concert de reprise. Ce soir nous jouons
notre avenir et je suis gonflé à bloc. Quelques bonnes âmes m'ont signalé que Bruno rodait dans les coulisses mais je m'en moque, je suis au courant de ses menaces, il ne me fait pas peur.
Lorsque la scène s'illumine, je suis campé solidement sur mes jambes la guitare entre les mains la bouche près du micro. En une fraction de seconde je prends conscience du public, de la tension
qui flotte au dessus des têtes. Je vois Camille angoissée au premier rang. Au moment de balancer mon premier riff de guitare j'aperçois Bruno qui sourit.
Le Progrès de Lyon du 10/12/98.
"Drame hier soir salle Rameau:
Un jeune chanteur meurt électrocuté par sa guitare....."
- Putain Martin, tu vas rester accroché au bar toute la nuit, tu te crois intelligent à fumer et boire sans
dire un mot ?
Marcel il est gentil, mais il me gonfle un peu. Surtout ce soir, où je ne suis pas d'humeur à entendre ce genre de sermons :
- Occupe-toi de tes fesses, Marcel.
- Monsieur se croit drôle ? Monsieur nous la joue coeur brisé grande douleur, tu es pathétique mon pauvre Martin.
- J'ai envie de l'étrangler mais l'amitié me retient. Il serait plutôt drôle mon pote si la situation n'était si pénible.
- Dégage Marcel, je t'aime bien, et je n'aimerais pas avoir à te sortir du bar à coup de pompes dans le train.
Mon ami éclate de rire et se met à hurler :
- Entendez-moi ça brave gens, Martin le super caïd de la Croix Rousse, va surmonter son ivresse pour me chasser de ce bar, c'est à mourir de rire.
Ce connard ne va pas se mettre à raconter ma vie à tout le quartier. Je descends prudemment de mon tabouret et un voile de haine, voile que je connais trop bien descend lentement sur moi. Soudain
je n'entends plus rien, la scène qui se déroule dans le bar est comme le ralenti d'une scène mille fois jouée. Je vois Marcel parler tout en gesticulant. Tout le monde a les yeux sur lui. Lucien
le patron s'avance pour le calmer. Il faut dire que depuis qu'il me suit sur les pentes, Marcel a particulièrement soigné son alcoolémie. Il n'a pas l'habitude. Il n'a plus l'habitude pour être
juste. Depuis qu'il a rencontré Marion c'est un autre homme. Parce que sa "période rupture" avec Sylvie n'a pas été de la tarte. Combien de fois l'ai-je suivi dans ces espèces de tournées
infernales dont le seul but était l'oubli, but jamais atteint, évidemment. Et aujourd'hui qu'à mon tour je souffre, ce triste individu dépourvu de toute reconnaissance vient me faire la morale.
Rien ne l'obligeait à me suivre, je lui ai rien demandé. C'est bien le dernier à qui j'avais envie de demander quelque chose.
Il y a quelques années, nous étions inséparables, on nous appelait les jumeaux c'est vous dire. Puis il y a eu Sylvie, l'amour de Marcel. Ce qui se passait entre eux était inimaginable, je
n'avais jamais vu cela. Sans chichis, sans mamours, simplement en étant eux-mêmes, ils irradiaient. Il n'y avait pas d'artifices, pas de mise en scène, chacun en les voyant comprenait qu'il était
loin du bonheur. Lorsque Sylvie et Marcel apparaissaient quelque part, vous pouvez être sûr qu'il y allait avoir de la dépression dans l'air. Les couples surtout avaient du mal face à ce miroir
cruel. Peu résistaient à cette comparaison. Marcel et moi avons continué sans problèmes notre relation. Il était mon frère, Sylvie devint ma soeur tout naturellement. Rien ne devait troubler
cette situation tant leur amour semblait éternel. J'étais trop jeune alors, j'ignorais qu'une passion aussi intense ne peut durer. Marcel aussi l'ignorait apparemment. J'ai vu Sylvie sonner chez
moi un soir de Décembre, quelques mois plus tard. Elle portait une petite valise et m'a expliqué qu'elle quittait Marcel, la ville et la France. Sylvie ne faisait jamais les choses à moitié,
c'est le moins que l'on puisse dire. Sylvie ma soeur d'accord, mais putain quelle femme ! Non, pour être plus juste disons que Sylvie c'est LA FEMME. Dès que Marcel me l'avait présentée j'en
étais tombé amoureux mais j'avais mis une croix sur cet amour. Il n'y a rien de plus sacré pour moi que l'amitié. Mais ce soir-là, elle était chez moi, m'annonçant qu'elle quittait mon ami De sa
voix douce et chantante, elle dénouait le noeud moral qui me paralysait, mais je n'ai su en profiter. Je tremblais de tous mes membres, articulant de pauvres mots. Après son départ pourtant, je
fus pris de regrets face à ce gâchis, regrets transformés en remords les jours suivants. J'eus peu le temps de souffrir, mon ami accaparant toute mon attention. C'est peu dire qu'il était
malheureux, je n'avais jamais rencontré tant de douleur concentrée chez un être humain. Mais j'étais jeune alors, comme je l'ai déjà dit. J'ai soutenu Marcel comme un ami doit le faire. Certaines
nuits ne semblaient jamais devoir finir. Marcel ivre mort finissait régulièrement en larmes sur mon épaule. Il n'a jamais su que Sylvie était passée chez moi ce soir-là. Pourquoi lui aurais-je
dit après tout ? Les années sont passées recouvrant peu à peu la blessure, mais si mon ami recommençait à rire, je savais qu'il n'en aurait jamais fini avec Sylvie. Ce qui est logique pour une
telle passion : la souffrance est à la hauteur du bonheur. C'est ce que je me tuais à lui expliquer à mon pote, mais il s'en fichait du bonheur qu'il avait accumulé, il ne voyait que la douleur
qu'il ressentait à ce jour. Puis survint Marion, sorte de magicienne de l'amour qui sut prendre Marcel et sa peine pour recommencer une nouvelle vie. Marcel fut sauvé, et moi aussi par la même
occasion, car j'arrivais au bout de ma résistance. Mon amitié avec Marcel ne fut en rien ternie par son amour avec Marion, nous étions bien au-dessus de cela, mais je dois reconnaître, que sa
longue traversé du désert (bien arrosée quand même) a laissé en moi un sentiment confus, j'aime toujours Marcel, mais avec un peu plus de recul, un peu moins d'aveuglement. Toujours est-il qu'il
était sauvé et que j'en étais ravi. Cette longue trouée noire avait duré presque deux ans, et pendant toute cette période ma vie avait été en parenthèse. J'allais repartir de plus belle, cela ne
faisait aucun doute.
Le coup de téléphone de Sylvie m'a laissé sans voix, comme lors de notre dernière rencontre. Rien n'avait changé, sa voix avait sur moi le même effet anesthésiant. Il me semblait que sa visite
nocturne datait d'hier, et pour elle, c'était le cas. Elle parla longuement et je serais bien en peine de répéter ses paroles. Je n'ai retenu de son long monologue que ces mots brûlants chuchotés
à mon oreille :
- Martin, j'ai besoin de toi, viens.
Et je suis parti, laissant derrière moi ma famille mes amis mon travail. Comme un adolescent amoureux - ce que j'étais en fait- j'ai couru dans les bras de celle dont je rêvais depuis si
longtemps. Je ne regrette rien, au contraire. Ma vie avec Sylvie fut fidèle à mes rêves les plus fous. Je titubais de bonheur et grâce à son amour tout me réussit. La semaine dernière, Sylvie est
morte et je n'ai pas envie de m'étendre sur ce sujet. Rester dans ce lieu maudit m'était insupportable. J'y avais trop de souvenirs. Je suis revenu chez moi et depuis je traîne mon malheur dans
les bars de Lyon. Seul Marcel pourrait me comprendre puisqu'il a connu le même amour et la même douleur. Mais ici personne ne sait que je suis parti pour Sylvie et je n'ai pas l'intention d'en
parler.
- Tire-toi Marcel, j'ai besoin d'être seul.
- Pas question, tu es trop ivre, nous allons rentrer.
Quand il prend cet air buté, Marcel a vraiment l'air con. Je ne sais si l'alcool est le seul responsable, toujours est-il que la haine m'a aveuglé, et que j'ai tout raconté à mon ami. Par
méchanceté gratuite ? Pour lui faire payer ma douleur ? J'en ai un peu rajouté :
- Pauvre cloche, Sylvie t'a quitté pour vivre avec moi.
L'effet fut saisissant, malgré mon ivresse j'ai pu lire dans ses yeux, et ce que j'y ai lu n'était pas beau. Quand il m'a sauté dessus je n'ai pas été surpris. Le couteau par contre m'a surpris,
j'avais oublié que Marcel trimbalait toujours ce genre d'engin dans ses poches. Je n'ai pas mal. J'entends les cris et l'agitation autour de moi, mais je suis bien. Pourquoi vivre sans Sylvie ?
Le froid me gagne peu à peu, j'entends une sirène au loin. À travers une sorte de brouillard, je vois une fille s'approcher de moi en pleurant. De quel plus bel hommage pouvais-je rêver ? J'ai
l'impression d'être le héros d'une chanson de Renaud. J'ai un peu de remords vis-à-vis de Marcel mais pas trop finalement, je lui en ai toujours voulu d'avoir aimé Sylvie avant
moi.
Michel était rayonnant. Bien sûr l'alcool n'était pas étranger à cet état, mais il faut bien avouer que la soirée elle-même avait été radieuse. Après une bonne petite bouteille de Meursault en
apéro, Michel m'avait fait découvrir un super restaurant tunisien. Ensuite, sur les pentes de la Croix-Rousse, notre bar habituel était plutôt calme, et tranquillement vissés à nos tabourets de
bar, nous pouvions discuter en toute quiétude, de plus en plus librement au gré des bières qui tombaient régulièrement. Christophe le barman avait même le temps de se joindre à nous entre deux
clients pour nous tenir au courant des derniers potins de la colline. Les filles étaient belles et souriantes, leurs compagnons de bonne humeur. Bref un instant de grâce comme il s'en produit
parfois lorsque le printemps est doux et que Lyon scintille de toutes ses lumières pour embellir la nuit et nous faire rêver à un monde meilleur. Nous baignions tous dans une telle euphorie que
même un verre maladroitement renversé ne déclencha aucune tension. Il devait être une heure du matin lorsque les footballeurs sont arrivés. Ils étaient une dizaine et je ne sais ce qu'ils
fêtaient, mais ils étaient particulièrement excités. Ils parlaient fort, riaient bruyamment se frappant le dos et les mains comme ils le font si stupidement après avoir marqué un but. Avec Michel
nous observions leur manège sans un mot, mais lorsqu'ils se sont mis à chanter j'ai craqué. J'ai grimpé sur mon tabouret pour gueuler:
- Ho les primates, vous n'êtes pas dans vos vestiaires, alors fermez vos grandes gueules.
Le silence qui s'est installé dans le bar était plutôt réussi. Content de moi je suis descendu de mon tabouret et j'ai vu Michel souriant. J'ai repris mon verre tout en sachant bien que
l'incident n'en resterait pas là. Effectivement, après quelques secondes de flottement dues à la surprise, les sportifs se sont regroupés et ils se sont avancés vers moi, le plus costaud en tête.
Ce monstre faisait bien deux mètres et était bâti comme une armoire. Il devait jouer à l'arrière, et faire un drôle de ménage sur un terrain. Il portait les cheveux courts, presque rasés, comme
c'est la mode actuellement. Arrivé à un mètre de moi, il s'est arrêté pour parler :
- C'est toi minus qui nous as traités de primates ?
Collé à lui mais caché aux deux tiers, je distinguais une espèce de play-boy chevelu et longiligne qui paraissait très excité. Je l'entendais souffler au costaud :
- Vas-y Bob, vas-y.
J'ignorai superbement le dénommé Bob et fixait exclusivement le minet des stades. Ce devait être la vedette du club, le buteur, l'artiste, car j'avais remarqué qu'il était depuis leur arrivée le
héros de la fête. A force de me concentrer sur lui, j'en avais presque oublié le gaillard qui me parlait. Vexé ce dernier fit un pas en avant et renouvela sa question. Bien calé sur mes deux
jambes, c'était le moment que j'attendais. Comme un joueur qui va tirer un coup franc et guette la faille dans le mur adverse, je vis le trou vers la cage et balançais ma jambe en visant la
lucarne. La lucarne en l'occurrence c'était le genou du jeune avant centre. Le craquement me fit mal aux oreilles. Son articulation à dû exploser sous le choc et en hurlant il s'est écroulé comme
fauché par une rafale. Ses amis se sont précipités sur lui et je suis remonté fièrement sur mon tabouret, souriant à Michel.
- Je crois qu'il y a but là non ?
- Y'a pas une petite faute sur l'homme ?
- Penses-tu, je jouais le ballon.
Mon ami a levé les mains en signe de défaite :
- Si tu jouais le ballon, alors il y a bien but.
Et nous avons éclaté de rire.
La rigolade n'a pas duré longtemps malheureusement. Pouvais-je deviner que ce jeune maigrelet était l'étoile montante de l'équipe de France Espoirs ? Sa photo en fauteuil roulant à fait la une de
tous les journaux et les médias ont fait pleurer la France entière avec l'histoire de son destin brisé. Tous me sont tombés dessus : sa famille bien sûre, mais aussi la Fédération Française de
Football, la télévision et même les sponsors, parce que ce merdeux avait déjà des sponsors !
Au procès cela a été un carnage. Ils ne pouvaient décemment pas me guillotiner pour un genou brisé, mais ils m'ont drôlement chargé : Deux ans de prison ferme. Un Membre de footballeur a plus de
valeur que la vie d'un enfant de banlieue. En plus j'ai eu droit aux dommages et intérêts et lorsque le président m'a présenté la note j'étais hors de moi. J'ai hurlé pour me défouler :
- Est-ce que j'aurais la garde du ballon ?
Cela n'a pas plu du tout et j'ai eu droit à insultes à magistrat. Pour finir, en raison du handicap causé, la cour a décrété que je devrais payer à ma victime une rente mensuelle tant qu'il
vivrait.
Tant qu'il vivrait ? La formulation ne me laissait que peu de choix et je crois que le président l'a compris à mon regard, mais il n'a rien dit.
Je suis en prison depuis six mois et me suis déjà fait pas mal d'amis. Vous pouvez être sur d'une chose, je n'aurais pas à payer longtemps.
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